Retracer l'histoire du Kempo, c'est prendre une grande bouffée d'air frais et voyager énormément.
Par l'intermédiaire de la boxe chinoise (Quan Fa), aux styles animaliers largement répandus à travers la Chine, se sont fait de considérables échanges avec l'archipel d'Okinawa et, plus tard, sur la grande île même du Japon. Je remarque que sur ce forum, de nombreux sujets s'y rattachant ont été traités et je ne voudrais pas polluer l'espace en radotant une fois de plus ce qui a été largement débattu. En revanche, concernant le Kempo même, je vois peu de choses aussi je me permet de faire un petit topic pour « taper la discute » comme dirait comme dirait ma stagiaire. ^^
À la base de la richissime branche hawaïenne du Kempo se trouve d'abord un maître okinawaïen, Motobu Choki. Ce dernier, prônant une approche très pragmatique du combat à mains nues comme aux armes, avait élaboré son propre style à force d'entraînement principalement solitaire. En effet, fils cadet d'une famille aristocratique, il ne pouvait de par sa position bénéficier de l'enseignement de l'art familial (réservé à un son frère Choyu) et fut bien obligé d'apprendre par lui-même.
Bien qu'il ait visiblement réussi à en glaner quelques connaissances, le style qu'il va créer plus tard (Motobu Ryu Kenpo) est très différent. Les points communs sont néanmoins une certaine influence des danses traditionnelles d'Okinawa (permettant une utilisation du corps emprunt d'une grande fluidité) et un penchant pour le courant martial de la région de Tomari (nommée Tomari Te depuis).
Mais Motobu Choki, avant tout un combattant né, ne voyait pas d'autres options pour développer son niveau que de s'exercer à un jeu dangereux: le combat de rue. Très sûr de lui, technicien de très haut niveau, il base son enseignement sur une poignée de katas (Naïhanshi, Bassaï, Rohaï, Sanchin, Kushanku et Chinto), un travail important au makiwara et surtout, un très grande habitude du combat dépourvu de toutes règles.
En 1929, James Mitose (métis nippo-hawaïen et neveu éloigné de Motobu) devient son élève après avoir pratiquer l'ensemble du panel classique japonais: Jujutsu, Kenjutsu, Kyudo. Mitose est un passionné mais aussi un sac de nerfs qui plait tout de suite au vieux Motobu. Ce dernier va lui enseigner plus qu'aux autres, semble t-il, lui enseignant en six ans des détails d'une infime richesse tout en conservant un réalisme absolu (partisan de peu de katas, Motobu ne lui a enseigné que Naïhanshi, estimant cela suffisant au vu des combats). Une approche toujours en vigueur...
De retour à Hawaï, Mitose va passer de nombreux mois à peaufiner son apprentissage en solitaire. Un entraînement terriblement dur qui sera la raison de ses nombreux problèmes de santé futurs. En 36, il commence à enseigner à Honolulu et attire de nombreux élèves. Les points techniques de ce qu'il nomme alors Kosho Shorei Ryu Kenpo s'articulent autour d'un travail très fluide rendu paradoxal par la violence des entraînements. Il dit d'ailleurs à ses élèves que s'il n'y a pas de sang sur le sol, alors l'entraînement n'est pas total.
Son enseignement est donné différemment à chaque élève, et l'un d'entre eux sera connu comme étant le premier vrai maître du Kempo Hawaïen: William Kwaï Sun Chow. C'est avec lui que le Kempo prend cet arôme très coloré et exotique, s'exprimant dans l'âme même de l'archipel hawaïen.
Chow va va lui donner une saveur très particulière par un travail du corps très poussé et incorporer à son style, premièrement nommé Kenpo Karate, des composantes chinoises (issu de différentes sources de Quan Fa) et philippines (par l'Arnis). Il comporte l'entièreté des techniques de percussions (y ajoutant même les coups de tête), de luxations et de projections, lutte au sol, travail respiratoire et renforcement musculaire. Rien d'étonnant donc à ce que la richesse de cet art martial perdure aujourd'hui. Les puristes de la tradition aimeraient nous faire croire que c'est un sacrilège de brutes... on en a jamais vu aucun venir prouver ses dires sur l'un des rings clandestins que l'on retrouve un peu partout dans l'archipel. À la fin de sa vie, Chow nommera son art Kara-Ho Kempo.
À son tour, il va former plusieurs élèves dont certains passeront à la postérité.
Ed Parker va créer l'American Kenpo. S'il enlève de son travail les armes philippines si chères à Chow, il va donner à son art une impulsion scientifique. Par l'intermédiaire de médecins et de kinésiologues, il va développer une théorie des axes de déplacements permettant de mettre en pratique ce qui fait la marque de fabrique du Kempo hawaïen: la multiplicité des coups en un minimum de temps. Si cette tendance est parfois largement ridiculisée par de prétendus hauts-gradés, l'efficacité de cette méthode liée aux préceptes scientifiques modernes font de l'American Kenpo un art très intéressant.
J'ai eu l'occasion de m'entraîner avec
Adriano Emperado, quant à lui, va à l'aide d'amis de longue date créer le Kajukenbo. Si cette synthèse peut faire sourire aujourd'hui (comme c'est la mode de tout critiquer), force est d'admettre que le style en lui-même est efficace et pragmatique! Escrimador de très haut niveau, Emperado a gardé intégralement l'héritage de maître Chow et l'a fusionné avec différentes tendances japonaises, chinoises, coréennes et occidentales (boxe anglaise).
Je me suis d'ailleurs très souvent entraîné chez Emperado, ami de longue date de mon prof, étant donné que je devais souvent faire la navette entre Kauai et Honolulu. Certes, il avait un aspect un peu « rouleur de mécanique » et n'aurait pas hésite à déclencher une bagarre avec un élève pour lui apprendre à être sur ses gardes... mais j'ai un souvenir de cet homme terriblement fort.
Un grand caïd avec un cœur d'or.
Ralph Castro a créé le Shaolin Kenpo, sur base d'apports principalement issu du Hung Gar. Je connais peu ce style et, à dire vrai, ne l'aime pas vraiment. Mais je ne suis pas objectif, c'est parce que je ne suis pas du tout un fan de Castro.
On peut aussi citer Nick Cerio, personnalité très charmante avec laquelle il vaut mieux éviter de boire un coup (sauf si vous tenez à repartir sur vos chevilles avec des bisounours dans les yeux et le sentiment de voler

^^) et mon professeur, que je cite en dernier histoire de garder le meilleur pour la fin.
Kapono Waï habite toujours à Kauai et reste, malgré son grand âge (72 ans) un véritable passionné. Dans son enseignement, il y a une très grande place pour l'héritage laissé par maître Chow dont il a pratiquement tout gardé mais il a également fait de nombreuses recherches au niveau de l'Arnis (ce qui fait qu'aujourd'hui encore, je ne c*n çois pas mon Kempo sans l'Arnis).
Au point de vue technique, le Kempo hawaïen se distingue par:
la multiplicité des coups portés sur un même mouvement,
le réalisme technique (notamment dans les techniques d'armes philippines par sticks et couteaux de différentes formes),
une forme de travail finement détaillée dont on concentre l'apprentissage en fonction des capacités de chacun.
Là où le Karate formate le pratiquant, le Kempo permet une approche plus personnalisée. Celui qui agit avec force sera encouragé sur cette voie alors que celui qui s'avère plus svelte et athlétique recevra un enseignement en conséquence. La richesse de cette discipline est d'autant plus grande que chacun élabore sa propre technique non en copiant le maître mais en l'écoutant et en transcrivant les mouvements pour notre propre corps.
Il n'y a pas de place pour la fixation et la simple répétition dans l'art du Kempo, il y a la vie et la destruction, l'océan calme et la vague déchaînée, la douceur et la brutalité. Les méthodes d'entraînement sont portées sur le combat libre et de nombreuses écoles (même si c'est un peu l'apanage du Kajukenbo) ont peut d'élèves tant les entraînements sont violents. C'est une méthode de self-défense dure et directe, où peu de cas est fait des fioritures. Un proverbe hawaïen dit que le sable ne ment pas, ce qui signifie que lorsque votre sang y coule, vos belles vantardises ne servent à rien. J'ai vu une bien plus grande tolérance chez ces brutes au cœur d'or que chez les « gradés » officiels à l'ego stellaire.
Voilà, en espérant que cela vous a plu.
